LaVitaNova

«Autant que savoir, douter me plaît.» Dante

mercredi 5 septembre 2007

La Pooorte !

Louise pressa le pas et s’éloigna un peu plus loin dans la rue, jusqu’au premier bar au coin du carrefour. C’était un de ces bars à l’ancienne, un de ces survivants qui de plus en plus laissaient leur place à des cafés à la déco plus tendance, au verre de vin à 5 euros, aux plats du midi salé-sucré, aux murs repeints en parme et ardoise (peinture à pigments naturels), aux serveuses et serveurs étudiants en jean taille basse et baskets vintage. Ce survivant là méritait pleinement son titre de « rade » : zinc en cuivre brillant, tables en formica rouge, chaises en bois aussi fatiguées que les banquettes en moleskine bordeaux qui leurs faisaient face. Les serveurs devaient tous avoir 30 ans d’ancienneté, le plus jeune étant le chien du patron qui se traînait doucement d’un coin à  l’autre du comptoir, semblant traîner un ennui sans fin.

Louise poussa la porte, et alla s’asseoir à une petite table installée le long de la devanture. « La poorte » beugla un des rares mais certainement fidèle pilier de bar, attardé –déjà- à cette heure matinale devant son cinquième ou sixième blanc limé. La porte qu’avait poussé Louise devait jouer, elle ne se refermait plus. Louise allait se lever pour la refermer quand un serveur arrêta son geste :
- « Laissez ma p’tite dame, je vais aller refermer. Qu’est ce qu’on vous sert ?
- Un chocolat chaud s’il vous plaît.
- Henri ! Un chocolat chaud pour la demoiselle ! Fait pas chaud hein ? » dit il en refermant la porte d’un coup d’épaule.

Louise posa le petit paquet enveloppé de papier kraft devant elle. Et elle commença à le déchirer au moment ou le serveur lui apportait son chocolat. A l’intérieur, un livre et rien d’autre : La Cerisaie de Tchékov. Qu’est ce que ça voulait dire ? Louise n’y comprenait rien. Pourquoi Titi l’avait il envoyé chez le Grand Argentier récupérer un livre quelques semaines avant de mourir. Ca n’avait aucun sens, et ce livre encore moins. Et ce n’était pas tout… Louise ressortit la courte lettre que Titi lui avait écrite. Au verso de la feuille il y avait une série de chiffres, incompréhensibles… et maintenant ce livre. Elle le feuilleta rapidement, à la recherche de quelque chose, une feuille entre les pages, des signes, quelque chose qui aurait pu l’aider à comprendre, un message, une indication. Mais rien. Juste La Cerisaie, que Louise n’avait jamais lu. Elle ignorait que Titi lisait de la littérature russe. A vrai dire elle ignorait que Titi ait continué à consacrer un peu de son temps à lire. Elle l’imaginait bien plus en train de fabriquer indéfiniment ses combines, comme une extension adulte des blagues qu’il ne cessait jamais d’inventer pendant leurs adolescences.
- « La pooorte ! »
Le grognement renouvelé du pilier de bar sortit Louise de sa rêverie songeuse. Devant elle se tenait l’homme qui venait d’entrer, déclenchant l’ire de l’habitué qui ne devait pas être accoutumé à tant de traffic dans « son » bar. Sans façon l’homme tira la chaise face à Louise, et s’assit :
- Bonjour mademoiselle.

Interloquée, Louise s’entendit répondre un « On se connaît ?» un peu hasardeux.
- Ne vous inquiétez pas mademoiselle, je veux juste vous parler un instant. A propos de ce paquet ajouta t’il en montrant du doigt le livre de Tchékov et son emballage en papier kraft.
- … ?!... Mais qui êtes vous ? Et que voulez-vous ?
- C’est sans importance. Je vous le répète, je veux juste vous parler un instant. Répéta t’il posément une nouvelle fois.
L’homme devait avoir une cinquantaine d’année, le cheveux rare, l’embonpoint naissant, une allure et des vêtements passe partout, « une tronche à bosser aux impôts » pensa Louise.
- En quoi cela vous concerne monsieur ? répondit Louise.
- Moi ça ne me concerne pas. C’est vous que cela concerne. Je ne suis là que pour vous dire que ce livre n’a aucun intérêt pour vous. Et pour vous conseiller de vous en débarrasser, tout simplement.
- Mais qu’est ce que vous me racontez ! Je crois que vous devriez vous en aller monsieur.
- Ne vous arrêtez pas à cette réaction impulsive mademoiselle. Je vous assure que je ne vous veux aucun ennui. Simplement, il s’agit en quelque sorte d’une erreur voyez-vous ! Ce colis n’a aucune utilité pour vous. A la fin votre ami n’avait plus toute sa tête malheureusement…
Louise le coupa :
- Je ne comprends rien à ce que vous me racontez. Je ne vous connais pas. Vous débarquez comme ça, vous vous adressez à moi sans raison. Alors s’il vous plaît, expliquez-vous ou allez vous-en.
- Bien. Disons simplement que je ne suis venu que pour vous avertir alors. Au revoir mademoiselle.
L’homme se leva, et s’éloigna vers la sortie laissant Louise complètement interloquée. Elle ramassa la lettre, le livre à moitié enfoui dans son emballage kraft, chercha un peu d’argent dans son porte monnaie pour payer son chocolat, un peu énervée.
- « Laaa Poooorte » beugla à nouveau le naufragé du petit blanc arrimé au comptoir, au moment ou l’homme sortait du bar et disparaissait d’un pas rapide dans le carrefour pluvieux.

laporteparadis

Posté par LaVitaNuda à 11:28:00 - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Huhu, je l'entends, le "la poooorte" !

Dis donc, elle a pas lu assez de polars dans sa vie ou de romans d'espionnage, Louise, pour avoir l'idée de regarder ce qu'il y avait aux pages indiquées par les numéros au dos de la lettre ?!

Faudrait pas qu'elle vire gourdasse, quand même.

Quant à l'homme mystérieux autant que déplaisant... héhé... ça serait pas la porte vers la quatrième dimension, des fois ?

Posté par Anne, mercredi 5 septembre 2007 à 11:38:49

LVN² says : suspense.

@ Anne.
Pour l'instant elle n'a pas encore fait le rapprochement, mais ça ne saurait tarder. C'est pas une experte en cryptographie hein !? On ne s'en rend pas compte tout de suite quand on tombe dans un polar !
:-)
Pour l'homme mystérieux, même pour moi son avenir reste mystérieux à cette heure, mais on ne sait jamais.

Posté par LaVitaNova, mercredi 5 septembre 2007 à 14:39:54

Même réflexe que Anne en lisant ce texte, les chiffres correspondent aux pages-lignes-mots du bouquin et paf (le chien) une belle phrase qui explique tout !

En attendant, question bistrot, à un carrefour, il y en a de moins en moins, même en version relookée, pour laisser la place aux banques qui aiment bien ces emplacements. Par ailleurs, on trouve aussi pas mal de bistrots très tendance qui surjouent l'image du vieux troquet que tu dépeinds. Pas de vieux piliers de bars la dedans, mais une faune alternativo-branchouille (différente de celle des bars lounge design dans la forme, moins dans le fond)

Posté par Gilles Aitte, mercredi 12 septembre 2007 à 15:12:14

LVN² says : nescafé, what else !

Oui, de moins en moins de rades... Un peu de néo-cafés à la Amélie Poulain, pas désagréables, mais dépourvus de tous piliers de comptoirs.
Les "coins" sont laissés aux banques et aux franchises de toutes sortes. Les seules capables de payer les sommes astronomqies demandées ?

La limonade, ça eut payé, mais ça paye plus.
:-)

Posté par LaVitaNuda, mardi 18 septembre 2007 à 17:33:08

Pas évident, hein, de faire en sorte que le lecteur n'aille pas plus vite que le personnage (qui passe alors pour une gourdasse, selon certaines lectrices…). D'où l'intérêt des diversions (pas de chance, interrompue juste au moment), des fausses pistes (elle avait bien trouvé le truc, mais justement, c'est pas exactement ça…)…
J'ai déjà eu droit à ce type de reproche, je compatis !

Et histoire de continuer à faire mon malin, fais gaffe aux répétitions (du genre du chien qui traîne et qui traîne)…

Posté par Fabrice, lundi 24 septembre 2007 à 17:36:55

LVN² says : "Evident mon cher Watson !"

@ Fabrice.
Oui, c'est vrai. Mais justement c'est aussi ça qui est marrant. Après je peux suivre et en rajouter ou au contraire chercher le contrepied pour déjouer les ruses de coyotes de mes lecteurs (s'il y en a)!
Oui aussi pour les répétitions. Dès fois je vais vite, pour garder une sorte d'ambiance feuilleton, mais ça me joue des tours.

Posté par LaVitaNuda, mardi 25 septembre 2007 à 14:40:37

J'ai pas dit qu'elle était gourdasse, j'ai dit qu'il ne fallait pas qu'elle le devienne, nonmého, Fabrice !

Et puis je me fais pardonner à coups de fondants au chocolat auprès de notre LVN - auteur malmené :-)

Tu verras bientôt, c'est diablement efficace, après ça on vous laisse faire la pestouille sans presque rien dire, dis donc :-)

Posté par Anne, mardi 25 septembre 2007 à 15:03:32

LVN² says : "Pain et Chocolat"

@ Anne.
Ne vous fachez pas. Je suis sûr que Louise sera contente de déguster quelques fondants au chocolat si jamais il y en a dans le récit !
:-)

Posté par LaVitaNova, mardi 25 septembre 2007 à 15:32:26

Meuh non on ne se fâche pas, je fais saliver Fabrice qui va y goûter dans pas très longtemps ;-)

Moi aussi je tiens tes lecteurs en haleine, huhu.

Posté par Anne, mardi 25 septembre 2007 à 16:20:50

Mouais… Saliver en parlant de fondant au chocolat, alors…
Pis ça va pas de parler de moi, hein ? Non mais des fois…

Posté par Fabrice, jeudi 27 septembre 2007 à 13:11:04

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