mardi 17 juillet 2007
Edith
Comment, si vous aviez été dans ce bus, auriez-vous pu reconnaître Louise ?
Louise aime les chapeaux et il est rare qu’elle n’en porte pas un. Surtout les bérets qu’elle collectionne. Aujourd’hui c’est un béret en feutre mauve, avec une fleur en forme de cœur piquée sur un des côtés.
Sinon, si je devais vous décrire Louise je pourrais vous dire qu’elle aime toutes les saisons, que son idéal n’est pas une île déserte ou le ciel est inexorablement bleu chaque jour : elle aime la pluie, le vent, le soleil, le froid vif, les orages et les premiers jours de printemps. Elle est frileuse, n’aime pas les sacs à main, et encore moins les parapluies. Elle tient ses cheveux bouclés serrés avec tout un tas de peignes et d’épingles à cheveux, elle aime lire seule dans les cafés, elle porte toujours le même parfum, se maquille à peine. Et enfin tout en étant d’un naturel réservé elle est d’une franchise désarmante avec quiconque lui adresse la parole.
Pour résumer Louise, le mieux serait de dire que si ce n’est pas forcément quelqu’un qu’on remarque immédiatement, c’est en tout cas pour ceux qui la rencontre, quelqu’un qu’on n’oublie pas.
Pour le moment Louise saisit le morceau de papier, preuve de la seule raison de son retour éphémère dans la banlieue de son enfance. C’est un dernier cadeau, la seule chose qui lui reste d’une amitié désormais enterrée au cimetière intercommunal.
Depuis combien de temps n’avait elle pas revu Titi ?
Tout à l’heure elle n’avait pas pu s’empêcher de rire en voyant les lapins détaller à travers les tombes du cimetière pendant qu’une petite troupe accompagnait Titi pour sa dernière virée. « Ca l’aurait fait rire » avait elle pensé. Le frère de Titi s’était approché d’elle et lui avait tendu une enveloppe un peu chiffonnée en lui disant « Titi voulait que ce soit pour toi ». Elle avait pris l’enveloppe, l’engouffrant dans sa poche, remerciant d’un sourire tandis que le reste de la famille la dévisageait avec une indifférence un peu hostile.
Ils n’avaient donc toujours pas oublié depuis le Lycée Marcel Cachin pensa Louise. « Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes » se rappela t’elle. Cette bonne blague qu’ils s’échangeaient, elle et Titi comme un leitmotiv pendant leurs années au lycée Marcel Cachin, qui était aussi à l’origine de sa brouille avec les parents de Titi. Pourtant ils s’aimaient beaucoup.
Pour être communistes, les parents de Titi étaient communistes : vente de l’Huma (et de Pif Gadget), réunions de cellule, manifs, tracts et banderoles… La municipalité communiste où ils vivaient envoyait Titi et tous ses frères et sœurs en colo, à la piscine, au cinéma, en voyages en Bulgarie… tandis que Louise, qui habitait la commune à côté devait plutôt compter sur le patronage auquel de toute façon elle refusait de se rendre.
Oui, les choses s’étaient gâtées au Lycée Marcel Cachin ou officiait en tant que Proviseure la fameuse Edith, également femme du Maire de cette commune, « rouge » depuis la libération. En communiste convaincue et surtout en authentique Stalinienne disciplinée Edith estimait que pour que le peuple reste Communiste (et continue à voter pour son mari), il ne devait pas s’enrichir mais continuer à dépendre des bonnes œuvres prodiguées par les camarades. Dans la même logique elle mettait un point d’honneur à orienter les gosses vers les métiers manuels les moins bien valorisés, afin qu’ils restent bien au chaud, ensemble, dans la grande famille du prolétariat révolutionnaire.
Titi, bien que je m’en foutiste, dilettante et grand fabricants de tours pendables n’était pas dépourvu d’intelligence et d’une mémoire qui lui faisait retenir de façon photographique presque tout ce qu’il lisait. Il aimait lire, il aimait l’histoire, il aimait comprendre. Il n’y a que les résultats scolaires dont il se fichait éperdument.
Louise le taquinait tout le temps, et l’encourageait à ne jamais envisager l’école que comme un lieu d’expérimentations pour farces et attrapes. Il pouvait aller très loin, envisager des études prestigieuses, tout en continuant à rigoler !
C’était sans compter avec Edith, qui avait décidé d’envoyer Titi en BEP mécanique au nom du centralisme démocratique: garagiste quel beau métier !
Louise s’était bagarrée, avait tempêté, ragé… Mais que pouvait elle faire… Elle n’avait que 2 ans de plus que lui…
Le grand final avait eu lieu un après midi ou elle était allée retrouver Titi chez lui, accueillie à bras ouverts –comme d’habitude- par ses parents. Mais Edith était là, parée de l’aura de sa Nomenklatura de banlieue, elle était venue définitiviment persuader les parents de Titi que rien n’était mieux pour lui que la mécanique.
Louise avait tenté d’emporter le morceau, avait crié et tempêté une nouvelle fois : oui Titi aimait apprendre, et il pouvait devenir avocat, médecin, ingénieur ou je ne sais quoi, mais quelque chose qui lui ouvrirait la porte d’une nouvelle vie. Excédée Edith avait fini par lâcher l’arme fatale « De toute façon qu’est ce que tu y connais, d’où tu viens toi, tu n’es qu’une petite bourgeoise même pas d’ici ». Le rappel aux racines et à la fidélité fait aux parents de Titi avaient emporté le morceau.
La colère de Louise n’avait servi qu’à créer une barrière entre elle et les parents de Titi, elle n’était pas du même monde finalement. On n’échappe pas aux préjugés de classe. Leur décision était prise, et cet idiot de Titi, lui il s’en foutait.
Louise regardait l’enveloppe, blanche, seulement marquée au feutre noir d’un « Louise ». Elle pensa que peut-être les parents de Titi lui en voulaient encore, finalement, de ne pas l’avoir cru, elle. Et qu’il la rendait responsable d’une faute qu’au fond ils savaient être surtout la leur. Et Edith… « Quelle conne celle-là » se dit Louise, en ouvrant l’enveloppe.
Commentaires
Elle est chouette Louise. Elle me plaît bien.
Est-ce que tu crois qu'Edith avait des rêves de chanteurs des Choeurs de l'Armée Rouge, comme Josiane Balasko dans le film ?
En tout cas, moi j'aimerais bien que dans l'enveloppe pour Louise, il y a ait une sorte d'héritage intellectuel, du genre "Continue pareil". Parce que même les Don Quichotte, il faut leur rappeler parfois que leurs batailles ne sont pas inutiles.
Ou bien la facture des Pompes Funèbres ?
Ah cette Edith, la rombière fatale, mais elle ne rêvait pas voyons, c'est trop bourgeois !
Dans l'enveloppe de Titi pour Louise ? J'y verrais bien les meilleurs "tours pendables" de Titi.
Ou la photo d'un petit enfant...
LVN² says : message in the envelope
@ Anne.
Bon... Il va falloir que je trouve quoi faire de cette enveloppe... C'est malin (ça m'apprendra aussi). Peut être en faire une sorte de Mc Guffin ?
Edith je ne la vois pas trop Choeurs de l'Armée Rouge, plutôt KGB, Goulag et Hopital Psychiatrique pour déviants à la cause.
@ Fauvette.
Alors toi aussi l'enveloppe (Cf. ci dessus) ?
C'est vrai que c'est pas trop la peine de s'attarder sur Edith au fond (quoique les "méchants" personnages c'est toujours intéressant).
Ben évidemment qu'on se pose des questions su rl'enveloppe ! Tu termines ton texte sur un cliffhanger et tu fais comme si tu t'étonnais ;o)
C'est marrant parce que Titi je le connais. Heureusement, le mien vit toujours... Ce n'est pas Edith qui est responsable et coupable, ou plutôt, Edith était prof d'anglais chez moi. Pas communiste non plus que je sache.
Par contre, la façon dont tu présentes l'orientation me dérange un peu. Je lis ça comme : Titi était trop bien pour faire mécanique, il pouvait faire mieux. Tu sembles valider l'échelle de valeurs qui place les métiers dits intellectuels au dessus des métiers manuels. Dans cette histoire, je trouve personnellement la position de Louise tout aussi contestable que celle d'Edith car elle repose sur le même jugement de valeurs, simplement inversé. Personne dans cette histoire ne demande l'avis de Titi. Il voulait faire quoi, lui ? Etait-il incapable de se prendre en main ?
Ce qui me dérange, c'est notre système qui oriente de façon quasi irreversible très tôt. Les métiers manuels sont des filières d'échec alors que dans de nombreuses filières on gagne très bien sa vie et on a un métier enrichissant (plus que dans certains emplois de bureau).
LVN² says : Plombier, bier, bier... c'est un beau métier.
Pour ce qui est de l'orientation j'ai pensé à tes remarques au moment d'écrire ce post, c'est pour cela que j'ai précisé que pour Edith, il ne s'agit pas seulement d'une orientation manuelle, mais surtout du fait "qu'elle mettait un point d’honneur à orienter les gosses vers les métiers manuels les moins bien valorisés".
Tout est dans le "moins bien valorisé" en fait.
Et puis, j'essaie de replacer ça dans le contexte et les préjugés (qui perdurent) d'il y a quelques dizaines d'années quand Louise et Titi étaient eux même des gamins. Les BEP mécaniques à l'époque, c'était -à tort ou à raison- pas le top (si je m'en réfère à mes vieux souvenirs et connaissances parties dans cette direction).
Quand à Titi, lui, il est dit qu'il s'en foutait de son avenir, préférant rigoler et suivre le mouvement que d'autres choisissaient pour lui (ce qui n'est pas une critique même si ça énerve Louise -personnage plus mature-, mais un simple constat). Les qualités de Titi que Louise avait remarqué étaient essentiellement intellectuelles (mémoire, compréhension, curiosité), car faites au Lycée.
J'aurai sans doute dû plus insister dans le portrait de Titi, qu'en effet sa vie se décidait sans lui, et pas pour ce qui pouvait le mieux lui convenir.
Ce qui énerve surtout Louise, c'est de connaitre assez les manoeuvres d'Edith pour savoir qu'une orientation vers une voie de "garage" (sic) est son unique but. Et de connaître les qualités (et les défauts) de Titi pour savoir que dans ce contexte, on ne chercherait pas pour lui ce qui pourrait lui plaire (y compris un métier manuel) mais ce qu'on croit devoir lui faire faire.
"Making Plans For Nigel".
Ceci dit, ça ne me dérange pas que mes personnages soient aussi prisonniers de leurs propres jugements de valeur et à priori. Ca peut servir l'évolution de l'histoire.
Ah, et le bonjour à ton Titi à toi !
(on dirait bien qu'on en connaît tous un !).
:-)
C'est vrai que je suis passé vite sur le "moins bien valorisé" qui a toute son importance (c'est ça de lire au boulot tout en travaillant quand même un peu...)
C'est vrai que ce n'est pas un problème que les personnages soient prisonniers de leur propre jugement de valeur. Je réagissais car je trouvais que les deux personnages étaient proches dans le mode de pensée et que je n'avais pas bien saisi comment tu te positionnais dans cette opposition.
Je trouve ça révélateur, de toute façon, que l'oeil glisse plus ou moins sur certains mots, accroche à d'autres.
On a déjà eu des discussions, plusieurs d'entre nous en tout cas, sur le fait que quand on écrit quelque chose sur un blog, en particulier, on est parfois surpris par les commentaires des autres (au sens : ah tiens, pour moi, ce point là n'était pas l'essentiel).
Sinon, Gilles Aitte, c'est vrai que notre LaVitaNova joue très bien l'innocence personnifiée sur le coup de l'enveloppe cliffhanger !
(Mon McGuffin préféré, l'écharpe dans "Les Enchaînés").
Désolé, je vais être chiant, mais ce qui m'a gêné, c'est pas tant la dévalorisation du BEP choisi que le moment où il est choisi.
L'orientation, et les BEP, c'est plutôt à la fin du collège et pas au lycée…
Ceci dit, Edith, elle peut être intéressante, sous sa carapace d'usine à prolos, comme tu dis…
Quant à l'enveloppe, que va-t-elle renverser… ? Suspens…
Je ne comprends que trop bien le destin tracé de Titi : mes parents et beaucoup d'autres pour leur progéniture respective dans la cité pavillonaire où nous habitions avaient des sortes d'ambitions ciblée.
Il ne s'agissait pas de se cantonner aux métiers les moins valorisés qui souvent étaient les leurs mais de réussir à atteindre des métiers hiérarchiques de ceux qu'ils connaissaient, ainsi ingénieur ou expert comptable ça marchait, journaliste non. Ne parlons pas de tout ce qui de près ou de loin pouvait être artistique (tous des fainéants c'est pas du travail ce qu'il font). Le seul métier à connotation un peu intellectuelle admissible était professeur surtout pour une fille (à cause des vacances plus tard pour s'occuper de ses enfants).
Dans certaines familles les filles étaient bonnes en classe mais c'était les garçons qu'on poussaient malgré eux. Les "choix" étaient souvent fait par opportunités (telle école offrait une bourse, telle formation pouvait avoir lieu tout près). N'entrait pratiquement jamais en ligne de compte le goût du jeune concerné. Ses aptitudes n'étaient considérées qu'en creux (il ne peut pas faire ci ou ça parce qu'il n'est pas assez bon en ...).
Le spectre du chômage planait et pesait fort mais davantage comme une honte à éviter que comme un danger fracassant. N'étaient alors à la rue que les marginaux irréductibles et les accidentés de leur vie. Les accidentés du monde du travail et de ses duretés trouvaient encore à se loger, ce n'était plus et pas encore la préoccupation première.
La plupart des gosses se prenaient des raclées s'ils rapportaient des sales notes (il me semble que de nos jours ce sont plutôt des cours particuliers). C'était vraiment une autre époque.
Donc oui je comprends de ton Titi le destin tout tracé, et aussi qu'il ne soit pas lui-même capable de se projeter. Quand on vit dans un milieu où la fin du mois c'est le bout du monde voire la Noël parce qu'il y aura la prime annuelle, l'avenir n'a pas de consistance alors que l'éventuel bon temps et aller jouer dehors c'était dans le présent.
Tu voulais des suggestions, des contraintes ? Et bien je t'en ai collé quelques unes ici !
Enjoy ! http://www.chiboum.net/index.php?2007/07/24/826-random
LVN says : the power of suggestion
@ Gilles Aitte.
T'inquiètes pas, je sais ce que c'est de lire au boulot (hum hum...) !
:-)
@ Anne.
Mais je suis l'innocence personnifiée !
:-))
Il va falloir que je trouve le Mc Guffin de cette histoire si j'ai bien compris.
@ Fabrice.
Tout à fait exact. J'ma trompé ! Si mes souvenirs sont bons il y avait des réorientations au niveau seconde. Je vais enquêter.
@ Gilda.
Ce que tu dis est vrai. Chaque couche sociale nourrit ses propres clichés sur ce que doit être "le bon avenir" de ses enfants, avec des variations suivant les lieux et l'histoire de chaque famille.
Et ces clichés changent de génération en génération. D'une certaine façon, je crois que personne n'y échappe. J'imagine que si un de mes enfants m'annonçait vouloir s'engager dans la Légion, je pourrais en concevoir une certaine dose d'incompréhension.
@ Anne.
Ah ben merci !
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